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Merci Donald

“Dieu a dit : il y aura des hommes blancs, il y aura des hommes noirs, il y aura des hommes grands, il y aura des hommes petits, il y aura des hommes beaux et il y aura des hommes moches, et tous seront égaux ; mais ça sera pas facile… Et puis il a ajouté : il y en aura même qui seront noirs, petits et moches et pour eux, ce sera très dur.”
Coluche

Soyons honnête, j’ai toujours aimé les blagues racistes. Les blagues sexistes aussi. En fait j’aime beaucoup les blagues, peu importe le sujet. Si je remonte dans mes souvenirs d’enfance, je me rappelle très bien le jour où mes parents m’ont donné un livre de blague qui venait gratuitement avec le paquet de cacahuètes qu’ils avaient acheté (qui n’aime pas raconter des blagues en prenant l’apéro?). C’était un livre de blague de l’emission des Grosses Têtes (donc niveau blagues racistes et sexistes on ne peut pas faire mieux). Je lisais les blagues et cela faisait rire le reste de la famille. Ensuite, je me suis mis à noter le titre de quelques blagues sur un morceau de papier et j’allais les raconter le lendemain à l’école. Mes copains aimaient ça, ils rigolaient, ils en redemandaient et du coup j’aimais ça aussi. Je me sentais populaire, je me sentais bien. Vu l’amour que je portais pour ce livre – et aussi sûrement parce qu’ils en avaient marre du niveau des blagues – mes parents m’ont offert un livre avec des blagues de Coluche, puis ensuite le CD de tous ses sketchs. Quel succes et quel bonheur. Cela doit faire plus de 20 ans, et je pense qu’aujourd’hui encore, au moins une fois par mois j’ai une occasion de sortir une blague de Coluche qui convient au contexte de la discussion (je m’assure toujours de preciser que la blague vient de Coluche).

Peu importe si j’entendais une blague à propos des noirs, des arabes, des femmes, des homosexuels, à partir du moment où je la trouvais drôle, je la reracontais à un maximum de personnes. Vous n’avez aucune preuve mais je vous demande de me croire quand je vous dis que je ne suis ni raciste, ni sexiste, ni homophobe. J’étais plutôt un partisan de “on peut rire de tout”. Et ça marche dans les deux sens. J’attends à ce qu’on se moque de moi en retour si je raconte une blague visant quelqu’un. J’aimais raconté une blague raciste à mes amis africains car j’attendais avec impatience leur retour pour se moquer des Français. J’aimais raconter des blagues sexistes devant ma mère parce que je sais qu’elle va me répondre du tac-au-tac pour critiquer les hommes. Et puis tout simplement, j’adore aussi me moquer de ce que je représente. Un des points souvent soulevé par les créateurs des Simpsons (surtout après un épisode contenant énormémement de blagues sur les habitants d’un pays que la famille Simpsons vient de visiter) est que peu importe combien l’épisode se moque des étrangers, au final les Simpsons se moquent toujours plus de la culture (ou absence de culture) américaine. Donc cela m’a toujours plu de raconter des blagues visant une certaine catégorie de personnes, du moment que je me moquais de ma propre catégorie ou du moment que mon auditoire me renvoyait une autre blague en pleine figure. Mais bon, soyons honnête, les blagues dans lesquels la cible est un homme blanc hétérosexuel, il n’y en a pas des masses.

Et puis surtout, un jour je commence à entendre des gens dire – le plus sérieusement au monde – le genre de commentaires que moi je dis sur le ton de la plaisanterie dans mes blagues. Je commence à lire sur Internet ou dans les réseaux sociaux le genre de conneries que de mon côté j’ai toujours dit sur le ton de la rigolade. Je commence à voir des gens interviewés à la télé ou dans les journaux dire le type de phrases choquantes que moi j’ai toujours dit pour faire rire mes amis ou ma famille, en les choquant. Je surprends une discussion de proches de ma famille ou même de certains membres de ma famille dans laquelle les propos sont très similaires à ceux que moi je disais fièrement pour faire rigoler mes amis, qui eux comprenaient aussi très bien que c’était une blague.

Et puis un jour, pour couronner le tout, tu es arrivé Donald. Et tu t’es moqué, devant tout le monde, des gens de couleur, des gens d’une autre religion, des gens handicapés et des femmes. Et je t’ai trouvé dégueulasse. Répugnant même. Et puis j’ai vu les gens rire, scander ton nom et en redemander. Et puis j’ai vu ces gens répéter tes propos. Le ton de la blague avait totalement disparue. Mes amis ne rigolaient plus. Surtout ceux venant d’une minorité. Surtout les femmes. Surtout mes amis qui venaient d’avoir une petite fille.

Donc au bout d’un moment, ce genre de blagues, racistes ou sexistes, elles ne me font plus rire. Peut-être n’étaient-elles jamais drôles en fait. Peut-être ne sont-elles drôles que dans certaines circonstances, seulement quand tout le monde est d’accord pour dire que ce n’est qu’une blague. Ce n’est plus drôle du tout à partir du moment où on s’aperçoit qu’on est le seul à rire pendant que les autres sont très sérieux. Ce n’est plus drôle. Ça fait peur à la place.

Je suis toujours un partisan de “on peut rire de tout”. Mais peut-être ne peut-on pas rire de tout, tout le temps. Peut-être en ce moment ces blagues-là ne sont pas drôles à cause du climat actuel. Peut-être le racisme et le sexisme cesseront d’exister le jour où tout le monde rigolera à ces blagues parce que l’on saura que personne ne les prend au sérieux. Peut-être qu’à partir du moment où une personne utilise sérieusement les propos d’une blague raciste ou sexiste, le côte humoristique disparaît totalement. La blague meurt. A partir du moment où les propos de la blague rappelle un peu trop à quelqu’un qu’il ne sera jamais accepté à 100% dans son propre pays, dans sa propre ville, dans son propre lieu de travail, ou rappelle à une autres personne qu’elle est vue comme un objet sexuel au lieu d’être vue comme une collègue, à partir de ce moment-là alors oui cela peut être difficile de trouver la force de rire.

Merci Donald de m’avoir aidé à réaliser ça. Merci Donal d’être un gros dégueulasse ignard pour m’éviter d’en être un.

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Classé dans Histoires courtes