Indignation

Alain marchait sur le trottoir en affichant, sans qu’il n’en soit vraiment conscient, un léger sourire aux lèvres. C’était le sentiment d’avoir réalisé une bonne journée et d’avoir jusqu’à présent réussi à déjouer les pièges quotidiens qui peuvent se présenter sur le chemin d’un homme de 33 ans, marié, un enfant, avec un boulot impliquant son petit lot de responsabilités. Donc quand on arrive, comme ce fut le cas ce jour-là pour Alain, à conclure un meeting important avec son équipe, permettant de résoudre un problème qui bloquait le projet sur lequel sa boîte était engagé depuis quelques mois, on connaît généralement un sentiment de satisfaction personnelle qu’on a envie de faire durer. Alain avait donc décidé de surfer sur la vague de la réussite. Il avait appelé sa femme plus tôt dans l’après midi et lui avait proposé d’aller lui-même à la rencontre mensuelle entre parents d’élèves et corps enseignant de la classe de sa fille. Sa femme rallait chaque mois le jour de la réunion et reprochait régulièrement à Alain de ne jamais y assister alors que l’éducation de sa fille c’est important quand même. Les mots raisonnaient encore dans la tête d’Alain.

«Chérie, j’ai réussi à régler le problème sur le projet. Je vais pouvoir partir tôt ce soir. Donc je pensais aller à la réunion de l’école. Ne t’inquiète pas. Vous avez parlé de quoi la dernière fois?

– Je n’y suis pas allée la dernière fois. Rappelle-toi, je t’avais demandé d’y aller à ma place.

– Oui oui ok je verrai bien de quoi on parle. Allez je t’embrasse et on se voit ce soir à la maison après la réunion.

Il se sentait donc très relaxé, fier de lui et avait envie de le dire à tout le monde qu’il croisait: j’ai fais du bon boulot et je vais maintenant remplir mon rôle de père. C’était sûrement cela ce que son sourire signifiait.

Alain continuait tranquillement sa marche sur le trottoir et commençait à apercevoir l’école du bout de la rue. Il faisait très beau. L’été se rapprochait. Le fond de l’air contenait à peine une petite fraîcheur. Oh qu’il se voyait déjà sur sa terrasse avec sa femme et un bon petit verre de vin ou une bonne petite bière bien fraîche – il n’avait pas encore décidé – en train de raconter à cette dernière – sa femme, pas sa bière – la grosse journée qu’il venait de réaliser, comparable à un gros match réalisé par un footballeur d’un grand club européen.

Il entra finalement dans la salle de classe, les panneaux fléchés l’ayant aidé à trouver son chemin sans trop d’embûches. Il fut satisfait de voir qu’il n’était pas le premier – il ne voulait pas d’une situation peu agréable en tête à tête avec le prof ou avec un autre parent d’élève – mais il était également fier de ne pas être parmi les derniers. Il alla se servir un verre d’eau gazeuse, mise à la disposition des participants sur des bureaux réunis en buffet pour l’occasion, et s’installa à une place au deuxième range, histoire de montrer quand même qu’il souhaitait participer et être pleinement impliquer dans l’éducation de sa fille, mais en prenant soigneusement soin de ne pas s’asseoir au  premier rang pour éviter que les professeurs ne dirigent inconsciemment toutes leurs questions vers lui.

Les derniers parents arrivèrent peu après l’arrivée d’Alain. Il salua du prénom ceux qu’il avait déjà eu l’occasion de rencontrer. « Salut Jean-Luc », « Bonjour Hervé », et se contenta d’un simple sourire pour les nouvelles têtes. Nouvelles dans le sens où ils ne les avaient jamais vu avant, bien que certaines de ces têtes-là ne respiraient pas franchement la nouveauté. Tout le monde semblait maintenant être arrivé car les professeurs commencèrent à se diriger vers le devant de la salle de classe, un verre d’eau à la main. Sûrement pour humidifier leur bouche après de longues tirades, pensa Alain. Le léger brouhaha qui s’était installé dans la pièce commença à s’apaiser. Les parents étaient très attentif au niveau du bruit de leurs paroles. Ils ne voulaient surtout pas subir l’affront de se voir signifier de s’arrêter de discuter par le professeur de leurs enfants. Tous les parents trouvèrent une place où s’asseoir. Mince ce n’est donc vraiment pas un jeu de chaises musicales, plaisanta Alain dans sa tête. Il ne se sentait pas assez en confiance pour faire cette blague à voix basse à un de ses voisins. Il ne voulait pas gâcher une si belle journée avec une blague pareille. Le sourire sur le visage d’Alain n’avait en effet pas diminué d’un millimètre depuis qu’il était entré dans la salle de classe. On pouvait même dire qu’il était excité à l’idée que la réunion allait commencer et qu’il allait finalement y participer.

« Bonjour à tous, commença Monsieur Talair, un des deux professeurs de la fille d’Alain. Et merci encore à tous d’être présents. Nous sommes très satisfaits de voir que ces réunions continuent d’attirer du monde chaque mois.

Alain essaya cette fois-ci de contenir son sourire de fierté en entendant la dernière phrase de Monsieur Talair.

« Avant de laisser la parole à Mademoiselle Sella pour discuter des affaires courantes de la classe, poursuivit le vieux professeur, je vais, si vous le voulez bien, lire le résumé de la dernière réunion et faire le point sur les actions prises ce dernier mois. »

Monsieur Talair avait la cinquantaine bien poussée, voire même le début de la soixantaine pensa Alain. Tous ses cheveux répondaient encore à l’appel, et ses grosses lunettes finissaient de lui donner une allure typique de professeur. Il semblait être quelqu’un de réserver, mais qui ne se laissait pas faire pour autant. Alain se souvint que sa fille lui disait qu’elle trouvait ses cours un peu lent mais que tous les élèves restaient plutôt sages avec lui, ce qui se reflétait bien dans son discours. Les parents restaient calmes, ne prêtaient pas vraiment attention à ce que disait le professeur, et attendaient avec impatience le début de la « vraie » réunion, lorsque Mademoiselle Sella prendrait enfin la parole. Il semblait à Alain que la plupart des parents présents ce jour-là avait également assister à la réunion du mois dernier, et c’était bien pour cela qu’ils se contre-fichaient du résumé de la session précédente. Alain, de son côté, essayait de rester concentré sur ce qui se disait. Ce résumé lui permettait en un sens de rattraper son retard.

– La deuxième porte a donc été fermé jusqu’à nouvel ordre, ce qui fait qu’à partir de maintenant tous les élèves entrent et sortent par la même porte. Cela facilite le travail de notre surveillant général, qui peut ainsi contrôler les flux entrants et sortants des élèves…

Alain croisa ses bras et acquiesça, comme pour dire « je n’étais pas là le mois dernier, mais si vous m’aviez demandé mon avis, je vous aurai soutenu ». Monsieur Talair poursuivait:

– Nous allons contacter très prochainement différentes entreprises afin de connaître le coût éventuel de planter quelques arbres supplémentaires dans la cour de récréation.

Alain ne put retenir un léger haussement des sourcils sur cette dernière phrase. Il regarda doucement à droite et à gauche pour savoir s’il était le seul surpris par cette décision. Alain savait, comme tous les parents ici présents, que l’école ne disposait pas d’un budget immense, et donc il ne comprenait pas pourquoi dépenser dans des arbres supplémentaires pour la cour de récréation. Mais il n’osait pas demander non plus, se sentant fautif de ne pas avoir assisté à la réunion précédente.

Par chance pour Alain, Monsieur Talair avait levé les yeux de sa feuille de route – sûrement parce qu’il avait un peu honte lui-même de parler de cette idée à voix haute – et avait remarqué qu’Alain ne semblait pas tout comprendre à cette annonce. Monsieur Talair précisa donc ses propos, autant pour aider Alain que pour prendre de la distance par rapport à cette décision:

– Certains parents ayant exprimé leur inquiétude sur le peu d’ombre dont disposaient nos espaces extérieures… euh… et les beaux jours approchant… nous allons regarder si cela est dans notre budget d’ajouter par-ci par-là quelques arbres supplémentaires.

Alain n’osait plus bouger ou regarder sur ses côtés. Certaines personnes dans la salle soutenaient cette proposition, Alain s’en voulait d’avoir montrer explicitement sa surprise, et donc son désaccord. Il répéta donc sa mimique d’acquiescement, cette fois-ci en fermant les yeux quelques secondes, pour signifier « n’en dites pas plus, je vois ce que vous voulez dire ». Mais au fond de lui, il nous pouvait retenir ce qui pour le moment restait de l’amusement « non mais quel est le con qui a dit qu’il faudrait plus d’ombre dans la cour? », « putain je ne suis pas venu ici pour discuter de l’aménagement extérieur moi! Je veux savoir ce qui se passe à l’intérieur ».

Alain restait détendu, et préférait plaisanter intérieurement de ce qu’il considérait comme des futilités. Il se réinstalla confortablement dans sa chaise, enclencha de nouveau son sourire satisfait qui avait orné son visage jusqu’à présent, et se remit à écouter tranquillement les paroles lentes de Monsieur Talair.

Il sentait néanmoins qu’il avait hâte que Mademoiselle Sella prenne la parole et qu’elle commence à parler de la vie de classe, du comportement des élèves et de leurs résultats.

Mademoiselle Sella semblait être d’une gentillesse sincère. Alain se basait sur l’attitude de la demoiselle depuis le début de la soirée pour en arriver à un tel jugement. Elle avait salué tous les parents avec un grand sourire, même ceux qui l’avaient plus ou moins ignorée en entrant dans la classe. Elle avait aidé les moins débrouillards à trouver une chaise pour s’asseoir, elle avait également proposer des boissons à ceux qui n’avaient pas remarqué le mini buffet à droite de l’entrée. Et tout ce comportement avait semblé être du plus naturel qui soit. On pouvait même remarqué qu’elle avait été sincèrement contente de revoir certains parents. Alain savait que les élèves de la classe de sa fille avaient tendance à profiter de la gentillesse de leur professeur. Ses classes n’étaient pas des plus calmes, mais les élèves étaient toujours content d’avoir une classe avec elle. Alain n’avait jamais entendu sa fille critiquer Mademoiselle Sella à la maison. « Ah pourquoi les gens ont tendance à toujours profiter de la gentillesse des autres? » pensa Alain en regardant la jeune demoiselle. Il savait que ce n’était pas un métier facile, et pourtant cette jeune fille y mettait du sien tous les jours pour rendre le plus agréable possible l’expérience des élèves, ainsi que la sienne. Alain se sentait encore plus fière d’être finalement venu à une de ces réunions, non pas seulement pour sa fille, mais également pour reconnaître la valeur du travail de Mademoiselle Sella… et aussi de Monsieur Talair pensa-t-il.

Le professeur en était encore à énoncer sa liste des faits divers depuis la dernière réunion:

– …bientôt terminé nos recherches pour une destination de voyage de fin d’années qui serait dans notre budget, et du goût des parents…

Et du goût des enfants? Pensait Alain, en glissant un nouveau coup d’œil autour de lui pour observer d’une part les réactions des autres parents à l’annonce de ces nouvelles, et d’une autre part pour tenter de deviner qui pouvait bien être ces parents qui se mêlaient de tout et avait un mot à dire sur chaque décision de l’école. Il fut effrayer à l’idée de penser que c’étaient sûrement les mêmes parents dont il était question pour chacun des points récités par Monsieur Talair depuis le début de la réunion.

– …distribuerons cette semaine un sondage aux élèves pour leur demander leur avis sur la cantine de notre établissement…

Ah enfin un point concernant directement les élèves, et donc ma fille, pensa Alain. Ce n’était pas trop tôt.

– Nous vous encourageons donc à vous assurer que le sondage est correctement rempli par vos enfants. Ce serait dommage de ne pas avoir de résultats exploitables.

Alain sourit. Du Monsieur Talair typique, pensa-t-il, comme s’il le connaissait depuis longtemps. Cet homme est très organisé et veut faire en sorte que tout se passe dans les règles de l’art. On ne peut pas lui en vouloir, pensait Alain. Je suis même certain que ça doit être très agréable de prendre une bière avec ce monsieur et de discuter de tout et de rien avec lui.

– Enfin, Mademoiselle Sella a présenté ses excuses aux élèves quant à ses propos qui auraient pu être mal interprétés… euh ou même vexant… à propos de Louis XVI, lors d’un cours d’histoire du mois dernier.

Excuses… Mal interprétés… Vexant… Louis XVI? Les mots s’étaient enchaînés dans l’esprit d’Alain qui n’arrivait pas à traiter correctement l’information qu’il venait de recevoir. Son cerveau semblait se bloquer sur cette dernière phrase, sans pouvoir passer à autre chose. Il devait faire quelque chose.

– Pardon? Finit-il par laisser échapper, sur un ton un peu plus fort qu’il ne l’aurait souhaité.

Certaines personnes sursautèrent même suite à l’intervention d’Alain.

– Euh.. Pardon, répéta-t-il d’une voix beaucoup plus basse, je n’ai… euh… pas très bien saisi de quoi il s’agissait dans cette dernière phrase.

Un silence un peu gêné s’installa alors dans la salle. Alain en ignorait la raison, et se demandait si les questions étaient interdites, et s’il avait donc enfreint une règle tacite.

– Euh… oui donc… peut-être que… pour ceux qui ne pouvaient pas assister à la dernière réunion, poursuivit très gentiment Monsieur Talair sans citer Alain directement, alors que ce dernier avait vraiment l’impression qu’il était le seul à avoir manqué la dernière réunion, je pourrais résumer rapidement ce dernier point avant de laisser la parole à Mademoiselle Sella pour que celle-ci nous parle de l’avancement des élèves sur ce dernier mois.

Monsieur Talair ne semblait pas pressé d’aborder ce « dernier point » comme il l’avait appelé. Alain avait maintenant le sentiment d’avoir remis sur le tapis un sujet houleux, tel une vieille histoire familiale qu’il faut soigneusement éviter d’aborder chaque année lors du diner de Noël.

– Euh… donc… lors de la dernière réunion… nous avons discuté… tous ensemble…

Alain ne savait toujours pas quoi penser à cet instant. Il avait juste envie que les mots sortent plus rapidement de la bouche de Monsieur Talair. Cette situation se serait déroulé lors d’une réunion de travail, Alain aurait lâché un bon vieux « bon tu accouches ou quoi? » au collaborateur qui parlerait de la sorte.

Monsieur Talair semblait avoir finalement trouvé l’angle sous lequel il voulait présenter son histoire:

– Nous avons discuté du fait que Mademoiselle Sella avait fait une blague… euh sans mauvais fondement aucun… sur Louis XVI. Euh… Il a donc été question de savoir si cela était approprié ou non… Nous en avons conclu que peut-être pas. Et Mademoiselle Sella a accepté de présenter ses excuses à la classe. Tout est rentré dans l’ordre… Et je remercie une fois de plus tout le monde pour avoir géré cette histoire d’une très bonne manière…Et nous allons donc pouvoir laisser la parole à Mademoiselle Sella justement pour rentrer dans le détail des sujets scolaires…

Alain ne pouvait pas imaginer un seul instant Mademoiselle Sella en train de faire une blague de mauvais goût. Quelque soit le sujet. Impossible. Cette explication ne répondait pas du tout à ses attentes. Ce n’était pas possible. Elle a fait une blague grivoise? Une blague qui se moque des morts? Une blague raciste? Non mais je voudrais bien savoir! Alain n’en pouvait plus.

– Pardon… Excusez-moi de vouloir rester sur le sujet… Et je m’excuse profondément d’avoir manqué la dernière réunion et donc de vous faire perdre du temps ce soir… mais que s’est-il passé pour que Mademoiselle Sella en vienne à présenter des excuses?

Un silence s’installa de nouveau, suivi de quelques murmures gênés. La partie n’était pas gagné pour Alain, et il le sentait. Il joua alors une nouvelle carte:

– Si quelque chose de grave s’est passée dans la classe de ma fille, je suis dans mes droits de demander des explications.

Gagné. La dernière chose que Monsieur Talair veuille c’était de fausses rumeurs ou que cette histoire ne prenne des proportions bien plus grandes que nécessaire:

– Non, non ne vous inquiétez pas Monsieur… euh… Rien de problématique. Rien de grave pour nos élèves.

Monsieur Talair marchait sur des œufs, ce qui commençait à énerver doucement mais franchement Alain, qui préférait une bonne tranche de franchise afin de mettre les choses au clair. Monsieur Talair conclut finalement avec l’explication tant attendue:

– Lors d’un cours d’histoire, comme je le disais, il était question de Louis XVI. Mademoiselle Sella aborda les différents détails historiques de ce personnage, et mentionna également la passion du roi pour la serrurerie. Elle présenta ce trait de la personnalité de Louis XVI avec un brin d’ironie, ce qui n’était peut-être pas le bienvenu, et aurait pu véhiculer aux élèves une mauvaise image du roi.

Alain bouillonnait. Le doute n’était plus permis, les explications de Monsieur Talair avait cette fois-ci été très claires. Il avait sortie sa dernière tirade sans hésitation. Alain avait maintenant tous les éléments de l’histoire: blague sur l’amour de Louis XVI pour la serrurerie, plaintes lors de la réunion mensuelle – Dieu seul sait pendant combien de temps – excuses publiques le lendemain.

– Non mais qu’est-ce que c’est que cette connerie?

Le regard d’Alain était tout de suite devenu plus crispé. Les sourcils légèrement froncés, il avait prononcé ces dernières paroles sans retenue, tant l’histoire lui semblait improbable.

– Euh… non… s’il-vous-plait… tout ceci est de l’histoire ancienne, continua Monsieur Talair. L’incident a été réglé avec le plus grand tact par les différentes parties, le mois dernier, et je pense que nous pouvons maintenant laisser la parole à Mademoiselle Sella afin qu’elle nous…

Alain coupa le professeur:

– Ben j’aimerais justement savoir qui étaient les différentes parties et ce qui s’est passé exactement! Ne me dites pas qu’un gamin s’est plain du fait que la prof ait fait une blague sur Louis XVI et ses serrures, non?!

Silence dans la salle.

– Non? Répéta Alain.

– Ceci n’est pas la question monsieur, insista le professeur qui semblait beaucoup plus agité. Ces réunions sont un lieu de dialogue et nous traitons chaque demande avec la plus grande attention.

– Chaque demande? Alain avait un angle d’attaque parfait à sa disposition, il n’allait pas le laisser passer. Donc quelqu’un a fait une demande lors de la réunion? Une demande consistant à recevoir des excuses de Mademoiselle Sella à cause de ce qui a pu être dit en classe?

– Voilà, exactement. Et ceci a été réglé comme il se doit, maintenant continuons…

– Mais… interrompit une nouvelle fois Alain, excusez-moi d’être le seul à trouver cela bizarre, mais donc tout le monde était d’accord avec cette… euh… cette demande?

– Non.

Les regards se tournèrent à présent vers Hervé, le premier des parents présents dans la salle a osé intervenir dans cette discussion étrange entre Alain et le professeur Talair.

– Ah… répondit Alain du tac au tac.

– Non, insista Hervé, tout le monde n’était pas d’accord.

Monsieur Talair semblait de plus en plus gêné. Il semblait vouloir abandonner et laisser les parents gérer la réunion, son agenda, voire même toutes les prochaines réunions et l’établissement scolaire aussi. Du coup, il resta silencieux.

– Alors la majorité l’a emporté, je présume? Demanda malicieusement Alain, mis en confiance par l’intervention d’Hervé.

Silence dans la salle.

– Un vote a du être soumis aux différents parents ou quelque chose dans le genre?

– Non.

On n’arrêtait plus Hervé. On sentait qu’il n’avait pas été d’accord avec la décision du mois dernier, mais que sa timidité habituelle avait dû l’empêcher d’intervenir. Finalement, l’attitude d’Alain ce jour-là lui permettrait de dire ce qu’il pensait depuis le début de cette histoire.

– Ah… répéta Alain. Donc tout le monde n’était pas d’accord avec cette décision, mais il n’y a pas eu de vote pour savoir ce que pensait la majorité. Excusez-moi une nouvelle fois d’insister, mais il me semble qu’il est important de bien réfléchir avant de prendre une décision concernant directement les élèves.

– Bon Alain, excusez-moi, mais la décision a été prise le mois dernier. Il fallait que vous ou votre femme soyez présent pour faire part de votre opinion à ce moment-là. Nous avons agi d’une certaine façon. Il est trop tard pour changer cela. Passons à la suite, si vous le voulez bien.

Ca y est. Finalement. Le plan d’Alain avait fonctionné et il s’en réjouissait intérieurement. Un parent avait osé pris la parole pour défendre cette décision contesté dont il était question depuis le début. Et sans qu’Alain n’en soit trop surpris. Il s’agissait du père Demus. « Sûrement sous la pression de sa femme qui devait lui donner des coups de coude depuis un quart d’heure » pensa Alain.

– Oui mais je ne suis pas certain que cette décision ait été prise de la meilleure façon possible, enchaîna Alain. C’est pour cela que je me permets de remettre le sujet sur le tapis. Est-ce que cette décision a été prise à la va-vite? Est-ce que cette décision a été imposée?

Alain semblait maintenant s’adresser à l’audience en général, et non plus au simple professeur, légèrement dépasser par les événements.

– Nous vous rassurons Alain, la décision n’a pas été prise à la va-vite, répondit le père Demus. Nous avons vraiment discuter pleinement du problème, et nous avons trouver une solution, tous ensemble.

– Mais de quel problème s’agit-il? Demande Alain sur un air faussement naïf.

La mère Demus ne flaira pas le piège et s’élança en prenant bien soin de garder son ton maniéré:

– Alain, voyez-vous, nous estimons que les professeurs ne doivent pas enseigner leurs propres opinions aux élèves. Les professeurs enseignent aux élèves une histoire brute, voyez-vous, et leur apprennent les différents outils nécessaires pour que chaque élève puisse se faire son propre avis. Donc, quand nous avons entendu parler de cet incident pendant le cours d’histoire de Mademoiselle Sella, nous avons préféré agir tout de suite, et rappeler ces principes essentielles.

– Je vais essayer de résumer, pour que les choses soient bien claires, répondit Alain. Vous n’avez pas aimé un trait d’humour de Mademoiselle Sella qui essaie de rendre ses cours d’histoire vivant pour garder l’intérêt de ses élèves intactes. Et donc, vous vous accordez le droit d’intervenir sur le contenu de ce qui sera enseigné aux élèves.

Le ton sec d’Alain ne laissait plus la place au doute. Il était très en colère et ne voulait plus tolérer de conneries.

– Voyons Alain. Un trait d’humour comme celui-là a un impact direct sur la vision que les enfants auront sur le roi de France. Une vision que je ne souhaite pas que ma fille acquière.

– Ah! S’écria Alain. Ah! Et les autres parents alors?! Si chaque parent devait analyser chaque phrase prononcé en cours par les professeurs pour s’assurer qu’elle corresponde à l’éducation qu’il veut transmettre à son enfant, nous ne sommes pas sortis de l’auberge…

Alain avait croisé ses bras, et s’était avachi dans sa chaise.

Personne ne trouvait quoi à redire sur la dernière tirade d’Alain. Il reprit donc la parole:

– Parce que moi, voyez-vous, et bien je veux bien que ma fille apprenne qu’un roi qui passe son temps libre a foutre ses doigts dans des serrures pour s’amuser a sûrement un problème dans le caillou!

Rires, légers cris de surprises et brouhaha général avaient fait leur apparition dans la pièce.

– Alain! Vous faites exactement ce contre quoi nous avons voulu lutter! Sachez que ma femme et moi sommes royalistes, et que nous accordons donc de l’importance à ce que notre fille va apprendre sur les rois de France! S’était emporté le père Demus.

Royalistes? Qu’est-ce que c’est que ça? Se demandait Alain, ses yeux grands ouverts et un léger rictus moqueur au coin de la bouche. « Je pensais que c’était quelque chose comme le monstre du Loch Ness ou le Yetti, une espèce rare dont on entend parler mais qu’on ne voit jamais » s’amusait Alain intérieurement. Royalistes? Vraiment? A notre époque? Qu’est-ce que c’est que ces bêtises encore?

– Ah ah… laissa échapper Alain volontairement dans le but de bien montrer qu’il ne voulait pas prendre au sérieux le point de vue du père Demus. Bon admettons. Mais en obligeant la pauvre Mademoiselle Sella à faire ses excuses devant la classe, devant ma fille – insista Alain – vous avez transmis un message qui me déplaît.

Le père Demus repris la parole:

– Nous n’avons pas cherché à transmettre un message royaliste de quelque façon qu’il soit, voyons. Le message d’excuse à été d’ordre général, nous n’avons pas… euh… glissé des paroles d’éloge à la royauté, Alain, contrairement à ce que vous pouvez penser.

– Non Monsieur Demus, ce n’est pas de cela dont il s’agit. Ce n’est pas du contenu du pitoyable message d’excuses que vous avez imposé à Mademoiselle Sella dont je veux parler quand je dis « un message qui me déplaît »… Alain marqua une pause avant de repartir de plus belle. Ce qui me déplaît profondément c’est que vous créer un précédent! Non seulement vous imposez une décision à l’ensemble des parents, mais aussi vous montrez que n’importe quel parent lambda – la mère Demus laissa échapper un cri d’indignation en entendant cette expression qu‘Alain avait utilisé volontairement – peut avoir un contrôle sur ce qu’il se dit en classe, et je dirais même un contrôle rétroactif vu que vous revenez sur quelque chose qui a été dit dans le passé. Et bien tout ceci, voyez-vous, ce ne sont vraiment pas des notions que je veux que ma fille estime comme normales.

Les Demus restaient silencieux. S’ils contredisaient Alain, ils passaient pour des dictateurs de la pensée, pour des alliés de la propagande même. S’ils donnaient raison à Alain, ils avouaient leur tort, chose qui semblait impossible dans le métabolisme d’un Demus.

Alain regardait autour de lui. Mademoiselle Sella lui souriait. Si jamais il avait eu besoin d’une dose supplémentaire de confiance, ce sourire lui aurait donné un nouveau coup de boost  lui permettant de continuer son discours jusqu’au petit matin. Mais la confiance d’Alain n’avait de toute façon pas diminué. Il était venu à cette réunion autant pour lui que pour sa fille. Il s’intéressait énormément à l’éducation de sa fille, et ne voulait surtout pas que ceci reste une vague notion dans le coin de la tête. Il avait peut-être eu le sentiment que, justement, ces derniers temps, avec tout ce boulot, il avait relégué ceci au second plan, voire même encore plus loin derrière. Il avait à cet instant cette sensation que le combat, certes futile, qu’il était en train de mener, avait pour but de rattraper tout ça. « Je ne veux pas que la connerie ambiante prennent une place importante dans l’éducation de ma fille, et il est grand temps que j’essaie d’empêcher ça autant que possible » se disait Alain, qui promenait son regard sur le reste de la classe. Quelques sourires par-ci, par-là, des regards étonnés et des bâillements complétaient le reste du tableau.

– Je demande donc le droit de faire un vote qui aurait dû être fait dès le début de cette histoire, continua Alain. Qui, dans cette salle, estime que Mademoiselle Sella n’aurait pas eu à faire des excuses devant sa classe? Allez, n’ayez pas peur.

Hervé leva évidemment sa main. Mademoiselle Sella aussi, autant pour rire, que pour montrer son mécontentement sur cette histoire. Alain levait sa main bien haut, même si personne dans la salle ne doutait maintenant de son point de vue, mais il le faisait dans le but d’entraîner d’autres parents à en faire autant. Il se sentait comme le personnage principal du film « Douze hommes en colère ».

D’autres personnes se rangèrent donc de son côté. Des mains se levèrent à droite, à gauche. Assez de mains, pour voir que la majorité était d’accord avec Alain. « Surtout si on estime qu’une partie s’en fout royalement, et que d’autres gens sont trop timides pour lever la main face aux Demus, pensa Alain. Les gens en faveur des excuses de Mademoiselle Sella ne doivent pas être très nombreux ».

– Voilà, se contenta de dire Alain.

Le père Demus profita du résultat du vote pour reprendre la parole sur le ton de l’ironie:

– Eh bien quoi maintenant? Vous voulez que, lundi, Mademoiselle Sella s’excuse devant ses élèves de s’être excusée la dernière fois? Non mais où allons-nous?

– Si ça ne tenait qu’à moi, oui monsieur, c’est-ce que je demanderai…

– Non ce n’en est pas la peine, coupa Mademoiselle Sella. Je suis simplement satisfaite qu’un autre point de vue ait été entendu dans cette histoire. Surtout que les élèves doivent s’en moquer éperdument de cette histoire à l’heure qu’il est. Ce sont plutôt les parents qui décider de se focaliser là-dessus, rajouta-t-elle malicieusement. Donc je ne vais pas embêter mes élèves avec des excuses supplémentaires. Je pense plutôt qu’il est temps maintenant de passer à la suite de la réunion.

Monsieur Tallair sauta finalement sur l’occasion, lui qui était resté en hibernation depuis la discussion s’était envenimée.

– Oui ceci est une très bonne idée, maintenant que cette histoire est définitivement régélée.

Mademoiselle Sella réussi à présenter les évolutions de sa classe, dans un silence de cathédrale. Les parents acquiesçaient en silence. Les questions furent inexistante. Mademoiselle garda son jolie sourire tout le long de son discours, et semblait ravie, elle qui d‘ordinaire était stressée à l‘idée de ses réunions mensuelles.

A la fin, chacun quitta la salle tranquillement, en échangeant un minimum de paroles, pour regagner son domicile et essayer de résumer le déroulement de cette soirée à leur enfant.

Alain fronçait légèrement les sourcils en quittant l’école de sa fille. Bon sang de bon soir, pensait-il, quelle soirée…Il n’arrivait pas à déterminer s’il était satisfait d’avoir finalement assisté à une réunion sur la scolarité de sa fille, et s’il devait continuer d’en faire ainsi à l’avenir, ou si l’unique accomplissement de cette soirée consistait à l’avoir fait tourner en bourrique.

Enfin bon, soupira-t-il en prenant soin de bien refermer son manteau, à cause de la fraicheur de la soirée qui s’était installée. Il savait qu’il faudrait expliquer tout cela à sa femme et sa fille, qui avaient dû passer la soirée tranquillement à regarder un film, après avoir mangé une pizza. Peut-être est-ce plus utile de faire ce genre d’activité avec ma fille, plutôt que d’essayer de comprendre comment fonctionne son éducation? Se demanda Alain. En tout cas, on ne pouvait pas dire qu’il était impatient de raconter la réunion à sa petite famille. Peut-être que la soirée se terminerait par des remontrances supplémentaires, sa femme et sa fille lui reprochant de les avoir embarrassées en face des autres parentes et des professeurs. Ou peut-être qu’elles seront fier de son comportement de chevalier blanc. J’espère que ces Demus ne vont pas me gacher la soirée encore plus qu’ils ne l’ont déjà fait, pensa Alain. L’indignation est l’arme la plus redoutable du couillon, conclut-t-il.

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